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En Amazonie péruvienne, Age of Union favorise la sauvegarde d’une forêt menacée

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Chaque année, les défrichements causés par l’activité humaine détruisent une part de plus en plus importante de la forêt amazonienne. En 2019, l’alliance Age of Union s’est associée à Junglekeepers pour préserver la forêt amazonienne. Dans cet article, le fondateur et directeur des opérations de Junglekeepers, Paul Rosolie, retourne sur place pour voir comment la jungle se rétablit des années plus tard.

Auteur

Paul Rosolie

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La terre était fumante et nous devions marcher avec précaution. Sous un soleil tropical d’une chaleur aveuglante, les arbres noircis rougeoyaient encore sur le sol couvert de cendres. Dax et moi avions traversé d’immenses forêts anciennes pour atteindre cet endroit et le contraste était choquant : ce qui était autrefois une végétation vert foncé ombragée, humide et pleine de vie était maintenant réduit à néant. Les arbres étaient carbonisés; la faune et la flore avaient disparu. En marchant, nous pouvions entendre le crépitement du feu, mais pas grand-chose d’autre. Tout avait été détruit.

C’était en 2020 et nous étions venus avec l’équipe de Junglekeepers pour enquêter sur les premières lignes des incendies d’Amazonie — plus précisément, une invasion humaine en cours dans l’une des zones cruciales que nous tentions de protéger. Bien avant l’existence de Junglekeepers, les défenseurs de l’environnement locaux se battaient déjà pour protéger cette terre et ses arbres centenaires, ainsi que la diversité complexe de la faune et de la flore qu’elle abritait. Ce n’est que pendant la pandémie, alors que tout le monde baissait sa garde, que les envahisseurs sont entrés. Ils ont d’abord abattu une surface de jungle équivalente à un terrain de football, puis une autre. Alors que les gardes forestiers et les directeurs de Junglekeepers se précipitaient pour réagir, nous avons dû faire face à une réalité soudaine : nous perdions chaque jour de vastes étendues de forêt. Nous étions en train de perdre le combat pour protéger ce que nous avons pour mission de garder. Marchant côte à côte, Dax et moi parlions à peine, tous deux stupéfaits d’être les témoins d’une telle destruction. Je me rappelle m’être alors senti désespéré et effrayé, comme s’il n’y avait aucun moyen d’arrêter ce désastre.

Il faut savoir que les incendies dans la forêt amazonienne ne se produisent pas naturellement, mais chaque année, nous en voyons de plus en plus. En 2019, la forêt amazonienne brûlait tellement qu’elle a fait les manchettes internationales. L’épais nuage de fumée émanant de l’Amazonie brésilienne a enveloppé Sao Paulo et les images apocalyptiques sont devenues virales. Pendant quelques semaines, le sujet était sur toutes les lèvres, puis l’actualité est passée à autre chose. L’être humain brûle l’Amazonie à un rythme alarmant depuis maintenant plus de trente ans et la disparition des forêts anciennes affaiblit la capacité de l’Amazonie à fonctionner comme une forêt tropicale. La couverture mondiale des incendies de 2019 a suscité un certain espoir, mais cet espoir s’est évanoui l’année suivante, lorsque l’Amazonie a connu des incendies bien plus graves qui ont atteint des niveaux catastrophiques.

Nombreux sont ceux qui pensent que les incendies en Amazonie sont un phénomène naturel. Il s’agit d’une idée fausse tout à fait compréhensible, étant donné que certains écosystèmes forestiers s’embrasent souvent de manière naturelle. Mais la forêt amazonienne ne brûle pas naturellement. Pendant une grande partie de l’année, ces forêts sont tellement saturées d’eau que même du napalm ne pourrait les enflammer. Non, les incendies qui ravagent l’Amazonie sont d’origine humaine. En Amazonie, on abat les forêts à la fin de la saison des pluies et on les laisse sécher sous le soleil brûlant des tropiques. Cette étape cruciale permet la dessiccation des arbres au point qu’ils puissent être brûlés. Ensuite, pendant la saison sèche, ces forêts coupées sont incendiées pour créer des fermes et des pâturages pour le bétail. Selon l’agence spatiale brésilienne INPE, 3 358 incendies ravageaient l’Amazonie en date du 22 août 2022.

Nous entendons parler de ces choses, mais peu de gens les voient de près. Ce jour-là, nous avons marché au milieu des arbres abattus calcinés, conscients que nous n’avions là qu’une des milliers de cicatrices causées par l’homme qui rongent l’Amazonie (à ce jour, nous avons perdu environ 20 % de la forêt amazonienne en tant que biome).

Dax était assis aux côtés de Juan Julio Durand, cofondateur de Junglekeepers et défenseur autochtone de l’environnement, alors qu’il négociait avec les envahisseurs, s’adressant à eux en espagnol et dans les dialectes locaux pour tenter de comprendre pourquoi ils estimaient avoir le droit de couper cette forêt qui poussait depuis des siècles et qu’il s’efforçait de protéger depuis plus de 20 ans. D’où venaient-ils? Que voulaient-ils? Outrés, les envahisseurs ont revendiqué la propriété de la forêt. Ils ont clairement indiqué qu’ils n’avaient nullement l’intention de partir et qu’ils comptaient défricher encore plus de terrain. Ils avaient déjà déboisé et brûlé plus de 15 acres, après y avoir chassé à outrance. Je me souviens d’être parti ce jour-là en me demandant jusqu’où cela irait. Était-ce le début de la fin pour notre projet de protection de la rivière?

Après cette journée, nous savions que nous devions prendre des mesures sérieuses et nous avons commencé à consulter des experts et des juristes internationaux, travaillant jour et nuit à l’élaboration d’une stratégie visant à aider les forces de l’ordre locales à enrayer la propagation de cette invasion. Après tout, brûler des forêts primaires est illégal. Il en va de même pour le vol de terres, l’abattage d’animaux sauvages, le trafic de cocaïne ou de bois illégal. Tous ces actes ont eu lieu pendant cette invasion.

Il a fallu encore un an et beaucoup de longues nuits, d’appels de dernière minute sur Zoom, de stratégies et de stress. L’équipe des Junglekeepers a reçu des menaces de mort crédibles de la part des envahisseurs, mais nous avons finalement réussi à faire intervenir les forces de l’ordre pour nous assurer que les envahisseurs soient repoussés.

C’était il y a un an. La chasse a enfin cessé, les tronçonneuses se sont tues et les arbres centenaires ont cessé de tomber. Depuis un an, cette terre est silencieuse. Nous sommes donc allés voir. Le défrichement était-il toujours aussi grave? Devions-nous nous concentrer sur le reboisement ou la restauration? Qu’étaient devenues les énormes cicatrices qui avaient été infligées à la forêt? 

Ce que nous avons trouvé relève du miracle. Ce qui n’était que des débris calcinés était désormais animé d’une vie nouvelle.

Au cours de l’année qui a suivi l’expulsion du dernier envahisseur, la forêt a fait un travail incroyable pour se régénérer. Les clairières n’étaient plus dénudées; en fait, une bonne partie de la végétation que nous avons vue était épaisse, composée d’un nouveau couvert forestier secondaire qui atteignait par endroits plus de 10 mètres de haut. Les cecropias et les balsas ont poussé en flèche. Le bambou était omniprésent. Ces espèces pionnières créent déjà une litière de feuilles sur le nouveau sol de la forêt et produisent de l’ombre qui permettra aux champignons et aux lianes de se propager. Peu à peu, la jungle panse ses plaies. Nous avons trouvé des traces d’ocelot, de cerf, de pécari et des trous de tatou, ainsi que des signes de tayra (une belette géante), des tonnes d’oiseaux, de papillons et de reptiles. Tout compte fait, la forêt amazonienne est très habile à se guérir elle-même. Lorsque des espèces pionnières comme le bambou, le cecropia et le balsa poussent, les oiseaux et les chauves-souris transportent des graines qui amèneront d’autres bois durs. Les excréments des cervidés feront germer de nouvelles pousses.

Il faudra peut-être jusqu’à 500 ans pour que l’écosystème se rétablisse pleinement, pour qu’il y ait des arbres anciens et une communauté climacique complète. Dans l’intervalle, cette forêt secondaire constitue un habitat fantastique pour de nombreuses espèces. Voilà une preuve de ce que le travail crucial que Junglekeeepers peut accomplir avec le soutien d’Age of Union. Pour la première fois, les habitants de Madre de Dios ont la possibilité de protéger leur patrimoine naturel. Pendant que nous marchions, JJ s’est agenouillé et m’a regardé avec étonnement.

« Regarde, un bébé bois de fer! » s’est-il écrié. Le petit arbre n’était même pas un arbrisseau, il n’était rien de plus qu’une pousse lui arrivant à peine aux genoux. Mais c’est un début. Dans quelques siècles, cette petite pousse sera devenue un jeune arbre, et celui-ci un géant imposant, un gratte-ciel de vie.

Voir cette repousse m’a appris quelque chose. Elle confirme que si nous ne faisions pas ce travail, cette forêt serait certainement détruite. Cela a également réaffirmé ce que j’ai toujours espéré : si nous parvenons à protéger cet ancien écosystème, la jungle peut supporter certaines cicatrices. Nous avons peut-être perdu quelques hectares cruciaux, mais comme nous protégeons la majeure partie de l’habitat environnant, la forêt poursuivra

Voir cette repousse m’a appris quelque chose. Elle confirme que si nous ne faisions pas ce travail, cette forêt serait certainement détruite. Cela a également réaffirmé ce que j’ai toujours espéré : si nous parvenons à protéger cet ancien écosystème, la jungle peut supporter certaines cicatrices. Nous avons peut-être perdu quelques hectares cruciaux, mais comme nous protégeons la majeure partie de l’habitat environnant, la forêt poursuivra son évolution et la formation d’espèces se poursuivra sans entraves pendant des millénaires. Et longtemps après notre disparition, un grand et ancien bassin de vie continuera d’exister dans un monde en perpétuel changement.

 

Crédits

Mohsin Kazimi et Paul Rosolie

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Article écrit par
Paul Rosolie

Paul Rosolie est un écologiste et auteur américain. Publiés en 2014, ses mémoires intitulés Mère de Dieu relatent son travail de conservation dans la forêt amazonienne du sud-est du Pérou.

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